Compensation carbone : solution miraculeuse ou greenwashing ?

By | 21 février 2021

La compensation carbone est de plus en plus présente dans notre quotidien. De nombreuses marques de grande consommation, des compagnies aériennes ou encore des grands industriels font la promesse de devenir neutre en carbone, c’est à dire de compenser à 100% leurs émissions. Qu’en est-il réellement ? Est-ce une aubaine pour lutter contre le dérèglement climatique ou bien une fausse bonne idée ?

Compensation carbone : grands principes

La compensation carbone consiste à essayer de contrebalancer ses propres émissions de CO2 par le financement de projets de réduction d’autres émissions ou de séquestration de carbone.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Compensation_carbone

Aujourd’hui, la “compensation carbone volontaire” regroupe deux grandes philosophies :

  1. Le financement de projets qui réduisent les émissions de carbone d’un lieu, d’une population, etc… Le projet estime le montant de CO2 qui sera économisé par cet investissement. Cela peut être par exemple le financement d’une centrale de panneaux photovoltaïque dans un pays où l’énergie est encore majoritairement issue de ressources fossiles.
  2. La séquestration carbone qui a pour objectif de piéger du carbone déjà émis dans l’atmosphère. L’idée semble incroyable mais en fait, la planète le fait déjà naturellement depuis des milliards d’années grâce aux végétaux et leur photosynthèse. Le plus souvent, les projets de ce type sont donc des projets de reforestation.

Le problème, c’est que la première méthode n’est pas réellement une méthode de compensation. C’est une nécessité que le monde dé-carbone son économie donc le bénéfice net de ce type d’investissement est faussé.

En d’autres termes, si j’aide mon voisin à moins polluer, cela ne me donne pas le droit de polluer ce que je lui ai fait économiser.

En ce qui concerne la seconde méthode, elle peut paraître simple mais est en réalité extrêmement complexe pour une raison simple : comment comptabiliser les économies de CO2 réalisée ? C’est cette méthode que nous allons passer au crible dans cet article, car la première ne peut selon moi pas être qualifié de méthode de compensation carbone.

Les méthodes actuelles de séquestration carbone feront l’objet d’un nouvel article que je rédigerai plus tard. Mais sachez qu’il en existe environ cinq, dont les projets de reforestation ou le DACCS (Direct Air Capture with Carbon Storage).

Pourquoi faire de la compensation carbone ?

Imaginez que vous êtes ruiné(e). Il ne vous reste que quelques euros cachés sous votre matelas pour tenir 3 mois.

Que feriez-vous pour atteindre cet objectif ?

Logiquement, vous devriez :

  1. Réduire au maximum vos dépenses pour tenir votre budget
  2. Trouver une façon d’avoir plus d’argent (augmenter votre budget) pour les 3 prochains mois

Cette situation peut être directement appliquée au budget carbone restant pour le monde. Comme vous le savez sûrement déjà, il est urgent de réduire nos émissions de CO2. Notre planète et ses habitants ont en quelque sorte un budget carbone à ne pas dépasser pour éviter la catastrophe (plus de détails dans cet article).

Comment faire pour tenir ce budget carbone ? De la même façon ici, nous avons deux options :

  1. Réduire au maximum nos émissions de CO2 pour rester dans le budget
  2. Augmenter ce budget carbone en séquestrant (compensation carbone) du carbone déjà présent dans l’atmosphère pour nous donner “le droit” d’émettre l’équivalent en nouveau gaz

A la lecture de ces 2 options, vous devriez vous rendre compte que l’une ne va pas sans l’autre. La neutralité carbone sera le point où nos émissions nette de CO2 seront égales à la capacité de captation de notre planète et de nos technologies. La compensation carbone vise donc à atteindre cette neutralité.

Voici un schéma de la net zero initiative de Carbone 4 :

Source : http://www.carbone4.com/publication-referentiel-nzi/

Faire de la compensation carbone joue donc sur la partie “Puits Anthropiques”, c’est à dire ce qui vide la baignoire. L’objectif de cette compensation est donc de devenir neutre en carbone, c’est à dire faire en sorte que la baignoire schématisée ci-dessus arrête de se remplir davantage.

Une course contre la montre

Le schéma ci-dessus permet de comprendre les grands principes de la neutralité carbone mais occulte un concept : celui de la temporalité.

En effet, chaque gramme de CO2 supplémentaire dans l’atmosphère à un PRG (Pouvoir de Réchauffement Global) au moment de son émission.

Pour bien comprendre en quoi cela pose un problème, il faut faire la différence entre le “Stock” et le “Flux” de CO2. Et pour cela, rien de mieux qu’un bon schéma :

Source : http://www.carbone4.com/wp-content/uploads/2019/03/Publication-Carbone-4-Net-Zero-Initiative.pdf
  • Le flux, ce sont les flèches
  • Le stock, c’est le contenu de la baignoire

Ce qui est mis en évidence dans ce schéma c’est que le réchauffement global est dépendant du Stock, pas du Flux. La neutralité carbone est donc importante, mais il faut absolument l’atteindre assez vite.

La compensation carbone pourrait idéalement nous permettre de réduire le stock à terme, si nous en faisons suffisamment et que nous réduisions drastiquement nos émissions.

Développer des projets qui vont dans le sens de la compensation carbone est donc indispensable pour augmenter notre budget carbone, bien que secondaire en termes de priorité.

Pourquoi ? Voyons cela dans la partie suivante.

La compensation carbone : un art comptable et financier plutôt que scientifique

Dans cette partie, je vais prendre l’exemple des projets de reforestation car il est plus complexe de trouver des données pour les autres méthodes.

Posez-vous la question : combien de temps pensez-vous qu’un arbre absorbe du CO2 ?

Réponse : toute sa vie.

Question suivante : Quelle est la durée de vie d’un arbre ?

Réponse : ça dépend.

Conclusion : comment calculer la captation carbone réalisée lorsque l’on plante un arbre ?

Je vous propose l’analyse d’Ecotree qui semble avoir fait un beau travail de recherche et de pédagogie dans son article sur le sujet :

https://ecotree.green/combien-de-co2-absorbe-un-arbre

Lorsque l’on cherche à faire de la compensation carbone par la reforestation, il faut donc être attentif :

  • A la variété d’arbre qui va être plantée. En effet, un résineux n’aura pas la même croissance et la même durée de vie qu’un feuillu par exemple.
  • A l’horizon d’exploitation de la forêt en question ou à minima, la durée sur laquelle est calculée la captation carbone. Plus elle est haute, moins elle est pertinente car le futur lointain est plus incertain que le futur proche. La forêt en question pourrait par exemple brûler dans 15 ans ce qui rendrait votre compensation carbone totalement nulle.
  • A la zone géographique où seront plantés les arbres. Si vous pouvez avoir des informations sur la façon dont est gérée la forêt, c’est encore mieux.

Enfin, le grand problème de la compensation carbone est aujourd’hui son coût incroyablement bas qui pousse les grands pollueurs à s’acheter facilement une bonne image d’entreprise neutre en carbone…

Dans cet article des Echos publié en Novembre 2019, il est fait mention d’un prix moyen de la tonne de carbone compensée 10 fois trop faible pour avoir un effet transformateur. “Il doit au moins s’élever à 30 euros pour s’assurer d’une compensation de bon niveau”.

Les dérives de la compensation carbone

Comme nous venons de le voir, la compensation carbone est aujourd’hui avant tout un business encore pour beaucoup trop d’acteurs. Cela pose de nombreux problèmes dont voici une liste non exhaustive :

  • Les zones de plantation sont souvent rasées beaucoup trop tôt donc le projet ne tient pas sa promesse de captation carbone.
  • Les mono-plantations posent un véritable problème de bio-diversité.
  • Les comptabilités utilisées sont très favorables à la surestimation de la quantité réelle de séquestration, alors que la quantité de GES émis est, elle, bien réelle
  • Cela n’incite pas les émetteurs de CO2 à réduire leurs émissions, d’autant plus quand le coût moyen d’une tonne de CO2e était de 3.36€ en 2016.

Conclusion

Avant tout, il faut faire preuve de discernement lors de la préparation d’un projet de compensation carbone. En effet, comme nous l’avons vu, les tonnes vendues sont rarement effectives pour la planète et elles ne prennent pas en compte la notion de temporalité.

Ensuite, il est pertinent de revoir le vocabulaire employé pour parler plutôt de contribution que de compensation, comme le suggère carbone 4. Leur article sur le sujet est très complet, je vous invite à y jeter un coup d’œil. En deux mots, le terme compensation ne motive pas la réduction des émissions qui est pourtant, comme nous l’avons vu plus haut, absolument indispensable vis à vis de la notion de temporalité.

Enfin, suivons la stratégie de la net zéro initiative :

Les recommandations faites dans la NZI (Net Zéro Initiative) sont, à mon sens, un très bon mode d’emploi pour faire de la contribution carbone intelligente et véritablement alignée avec les enjeux climatiques.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.